« L'Herbe Sainte » des Rastafariens
Coutume populaire, la consommation de Ganja reste considérée comme telle jusqu'en 1913 date à laquelle elle est interdite. Cette première interdiction ne boulverse pas véritablement les habitudes de vie des insulaires. En 1938 l'île devient le théâtre de nombreuses grèves et rebellions. De sanglants affrontements ponctuent cet épisode insurrectionnel. La fin des troubles sociaux donne curieusement lieu au vote d'une nouvelle loi prohibitionniste. Dans le collimateur du législateur : la ganja et ses pseudo effets criminogènes. L'argument avancé est le suivant : les grévistes et syndicalistes à l'origine de la sédition étaient des fumeurs notoires. Dès lors, l' « herbe pernicieuse » constituerait un facteur déterminant de violence collective. L'américain Anslinger, premier fonctionnaire à interdire le cannabis, alléguait que le chanvre « rendait les nègres insolents »...
Bref, en 1938 la « Dangerous Drugs Law » est définitivement entérinée. Consommation et possession de ganja sont dorénavant rigoureusement prohibées. Dans les faits, même si son usage est jugé illicite, il demeure très largement répandu au sein des couches sociales les plus défavorisées. Lorsque les cultivateurs ne viennent pas à leur rencontre, les citadins « herbivores » n'hésitent pas à s'enfoncer dans les terres pour se procurer quelques livres de cet or vert. Les paysans ne sont pas les seuls à cultiver la ganja : dans les années 40, Leonard Percival Howell et ses adeptes se sont retranchés dans la zone rurale du « Pinnacle » à St. Catherine et la culture de cannabis devient la spécialité howellite du coin. Ceux que la presse nomme encore « Ras Tafarites » ou « Ras Tafarist » sont l'objet d'une surveillance accrue. En 1941, un raid policier investit une première fois le camp d'Howell pour le dévaster complètement treize années plus tard. Le message est clair : la législation anti-cannabique s'attaque, par delà l'usage populaire, en tout premier lieu aux adorateurs de la « plante du salut ». A cette époque toutefois, il semble que la ganja n'occupe pas encore un statut sacramental dans les cérémonies rastafariennes. De même, dans le culte Kumina, l'herbe est utilisée par les disciples pour favoriser la transe et communiquer avec les esprits sans être pour autant sacralisée. Le recours à la plante se justifie ici par la recherche d'un état de conscience modifié permettant l'accession à un autre monde ou bien comme un vecteur facilitant l'interprétation des signes. Les rastas développent une vision du monde pansémiotique où chaque chose est porteuse d'une signification cachée. Dans cette même optique, la Bible et ses allégories fourmillent à leurs yeux d'indices cryptés qui doivent être réinterprétés. A ce titre, les rastas compulsent les Saintes Ecritures, recoupent les versets, lisent entre les lignes pour aboutir à de nouvelles paraboles. Cette lecture sélective et interlinéaire des écrits bibliques serait ainsi à l'origine de la sacralisation de la ganja. Anecdote édifiante : la première bible imprimée en 1455 par Gutenberg était en papier chanvre... Les rastas citent le plus souvent les Psaumes XVIII-XIX : « Une fumée monta de ses narines et de sa bouche un feu dévorait – des braises s'y enflammèrent ». Toujours dans cette perspective citationnelle, on trouve également un passage de la Genèse (I-29) légitimant la consommation de ganja : « Dieu dit : je vous donne toutes les herbes portant semence qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits : ce sera votre nourriture. » Là où n'importe quel exégète hurlerait à la supercherie et à l'extrapolation, l'herméneutique rasta est formelle : Jah dans son infinie bonté nous exhorte à fumer l'herbe sainte, et d'ailleurs comment pourrait-il en être autrement puisque dieu lui-même s'enfume ouvertement dans les Psaumes ? L'explication peut paraître un brin fumeuse mais les rastas sont loin d'être des fumistes : la bible regorge d'allusions directes ou indirectes aux plantes, et aux yeux des ganjafariens, chaque occurrence représente, en filigrane, une preuve de plus (implicite ou explicite) démontrant le caractère divin de cette herbe. C'est en ce sens qu'il faut comprendre le « raisonnement » de Ras Pidow (1931-2001), grand fumeur devant l'éternel, selon lequel : « si l'herbe est un crime alors dieu est un criminel ». La criminalisation croissante du cannabis par les autorités judiciaires de la Jamaïque contraste ainsi fortement avec la glorification progressive qu'en fait le « peuple de Jah ». Une légende rasta raconte que la « Wisdom Weed » poussait librement sur le tombeau du roi Salomon. Herbe de Sagesse pour les uns ou « Dangerous Weed » au regard de la haute société jamaïcaine, le cannabis a connu une bien étrange destinée depuis son arrivée sur l'île au début du 19ème siècle. Les points de vue divergent sur l'apparition du cannabis dans les caraïbes anglophones. Certains spécialistes ont émis l'hypothèse que les africains déportés auraient dissimulé des graines de cannabis sativa lors de la traite transatlantique. L'anthropologue Ken Bilby déclare en effet que des tribus centrafricaines telles que les Batetala, Basakata et les Bakongo recouraient au cannabis pour invoquer les ancêtres ou les forces surnaturelles. Les Kilongo désignaient la plante sous le nom de « Kaya »... S'agit-il là d'une simple coïncidence ? De même, les Bashilengue fumaient le cannabis au cours de leurs rites nocturnes. Mais le récit ethnographique le plus troublant concerne les Balouba du Congo qui ont renoncé à leurs différentes idoles et fétiches en érigeant le cannabis en authentique déité. Les plus zélés des Balouba se définissaient comme les bene-Riamba : « les fils du chanvre »... Ce parallèle avec l'Afrique a de quoi intriguer mais cette version paraît peu probable si l'on considère sa consommation tardive chez les insulaires. D'autres ont supposé que la plante existait à l'état naturel sur l'île. Théorie que récusent les ethnobotanistes, qui n'ont d'ailleurs trouvé aucune trace tangible de son utilisation chez les Arawaks, les premiers habitants de l'île. Un tout autre scénario semble plus plausible : après l'abolition de l'esclavage en 1838, la plantocratie est à la recherche d'une main d'½uvre corvéable à peu de frais. Des travailleurs en provenance d'Inde s'installent au dix-neuvième siècle en Jamaïque. Parmi ces migrants, on trouve des prêtres tantriques et des ascètes Sadhu qui rendent grâce à la divinité Shiva en fumant la « ganja », (terme d'origine indienne). Nourriture divine, la plante contribuerait au détachement ataraxique et permettrait d'atteindre une forme de quiétude contemplative loin des contingences et des vicissitudes terrestres... Dans son étude intitulée « l'utilisation rituelle du cannabis », William A. Emboden rapporte en outre que « suivant un récit traditionnel de l'Inde, la résine de cannabis appelée vijaya, était la boisson favorite du dieu Indra et qu'il en fit présent aux hommes afin qu'ils puissent atteindre des états de conscience élevés (...) ». Cette quête hindouiste d'élévation spirituelle rejoint l'aspiration des rastafariens en bien des points. On retrouve ce processus de divinisation, ou à tout le moins, de sanctification du cannabis depuis les temps immémoriaux. Quelques deux mille ans avant Jésus Christ, la résine de cannabis était employé comme un encens lors des cérémonies funéraires en Egypte. Neuf siècle avant JC, les mésopotamiens lui vouaient également un culte. Certaines pratiques chamaniques restent d'autre part étroitement liées à cette plante. A la fin des années cinquante, la ganja dépasse sa fonction récréative ou festive chez les rastafariens pour accéder au domaine spirituel. Les discours de Bob Marley traduisent bien ce déplacement : « L'herbe est la guérison de la nation. L'alcool tue et l'herbe te construit (...) Dieu a fait en sorte que l'homme soit un univers pour lui-même. Si l'homme ne fume pas, il ne peut pas penser, (...) l'herbe rassemble les frères, ils sont dès lors unis par la pensée, et c'est la raison pour laquelle on t'enferme quand tu fumes. (...) Lorsque tu fumes, tu t'ouvres à toi-même. (...) L'herbe est la clé de compréhension du monde. Avec elle, tu t'expérimentes toi-même comme Dieu. » « Ganja for the healing of the nations », soit le cannabis conçu comme panacée des nations, plante salutaire et salvatrice... La ganja occupe une place primordiale dans la pharmacopée rastafarienne. S'ils ne sont assurément pas les premiers à avoir découvert les propriétés médicinales de cette herbe, les rastas s'en servent pour de multiples médications. Les bienfaits curatifs du cannabis concernent aussi bien les maux de tête, la nausée, le glaucome, les rhumatismes, l'asthme, l'insomnie, la perte d'appétit... Sous forme de tisane, de décoction ou d'onguent antiseptique, la ganja présente de nombreuses vertus thérapeutiques et sédatives. Cette forme de médecine parallèle n'a rien d'une affabulation apologétique. Des équipes de chercheurs indépendantes ont d'ores et déjà confirmé les actions analgésiques, antiémétique, anticonvulsives, antimicrobiennes ... des cannabinoïdes. D'autre part Les rastas voient dans la Ganja un moyen d'échapper au « brainwashing » (lessivage mental) imposé par le système. On ne saurait se rapprocher de Jah sans se déconditionner au préalable. Cependant, si Marley la décrit en tant que « clé de compréhension du monde », les autorités se serviront de cette clé pour enfermer les fils de Jah dans les geôles de Babylone. La réglementation s'annonce de plus en plus répressive et nombreux sont les rastas à être écroués pour quelques bouffées de sensie.
Les lois « herbicides » sont par ailleurs appuyées par la presse jamaïcaine qui joue sur les prétendues relations de cause à effet entre la consommation de ganja et le destin criminel de ceux qui s'y adonnent. Des spécialistes autoproclamés élaborent de savantes théories criminologiques, se résumant pour la plupart au schéma bien connu de l'escalade cumulative : fumer un spliff préfigurerait une déchéance physique et morale inéluctable. Des universitaires participent activement à cette diabolisation médiatique. Le sociologue Ernest Cashmore n'hésite pas à comparer les adeptes de Leonard Howell aux membres (défoncés au LSD) de la secte Manson. Au milieu des années 60, fumer du cannabis est passible de cinq années d'emprisonnement ! Répréhensible ou non, les rastas continuent de célébrer la plante providentielle qu'ils nomment sous divers termes : coolie, Illie, Kali, lamb's bread, holy herb, kaya, wisdom weed, Ischence... Durant les seventies, la Jamaïque est le premier « exportateur » de ganja à destination des USA. Invoquant l'état d'urgence et la sécurité intérieure du pays, la CIA lance l'opération « Buccaneer » : s'ensuivent saisies, perquisitions dans les ghettos, arrestations... Cette radicalisation de la politique anti-ganja masque de nouveaux enjeux économiques. La cocaïne dans un premier temps, puis le crack commencent à inonder les bas quartiers. Etrangement, l'ordre des priorités reste le même pour les gouvernements successifs : le cannabis demeure l'ennemi public numéro un. Certaines personnes soupçonnent le pouvoir Jamaïcain de renflouer les caisses gouvernementales avec les narcodollars... Théorie du complot ou complot d'une théorie ? Depuis plusieurs décennies, les natty dreads sont les victimes d'une politique pénale réactionnaire. Décidés à ne plus subir ce « Tout Répressif », ils se sont organisés et démarchent les instances internationales pour que l'on reconnaisse enfin la Ganja comme étant un élément indispensable au libre exercice de leur spiritualité. Inculpé en 1991 pour détention illégale de cannabis, Benny Toves Guerrero (a.k.a Ras Iyah Ben) a été libéré en septembre dernier des charges qui pesaient sur lui. La Cour Suprême de Guam (île du pacifique – USA) ayant reconnu la ganja comme un élément « consacré », au même titre que le vin et le pain dans le cérémonial eucharistique de la religion catholique. Là où les chrétiens accèdent au spirituel via les spiritueux (petit rappel historique : en 1484 le pape Innocent IV déclarait sacrilège la consommation de cannabis...), les rastas exigent que l'on autorise enfin l'usage ritualisé de la ganja. Cette argumentation se situe aujourd'hui au c½ur d'une vaste controverse juridique et dépasse de beaucoup les limites géographiques de la Jamaïque. (A suivre)
Coutume populaire, la consommation de Ganja reste considérée comme telle jusqu'en 1913 date à laquelle elle est interdite. Cette première interdiction ne boulverse pas véritablement les habitudes de vie des insulaires. En 1938 l'île devient le théâtre de nombreuses grèves et rebellions. De sanglants affrontements ponctuent cet épisode insurrectionnel. La fin des troubles sociaux donne curieusement lieu au vote d'une nouvelle loi prohibitionniste. Dans le collimateur du législateur : la ganja et ses pseudo effets criminogènes. L'argument avancé est le suivant : les grévistes et syndicalistes à l'origine de la sédition étaient des fumeurs notoires. Dès lors, l' « herbe pernicieuse » constituerait un facteur déterminant de violence collective. L'américain Anslinger, premier fonctionnaire à interdire le cannabis, alléguait que le chanvre « rendait les nègres insolents »...
Bref, en 1938 la « Dangerous Drugs Law » est définitivement entérinée. Consommation et possession de ganja sont dorénavant rigoureusement prohibées. Dans les faits, même si son usage est jugé illicite, il demeure très largement répandu au sein des couches sociales les plus défavorisées. Lorsque les cultivateurs ne viennent pas à leur rencontre, les citadins « herbivores » n'hésitent pas à s'enfoncer dans les terres pour se procurer quelques livres de cet or vert. Les paysans ne sont pas les seuls à cultiver la ganja : dans les années 40, Leonard Percival Howell et ses adeptes se sont retranchés dans la zone rurale du « Pinnacle » à St. Catherine et la culture de cannabis devient la spécialité howellite du coin. Ceux que la presse nomme encore « Ras Tafarites » ou « Ras Tafarist » sont l'objet d'une surveillance accrue. En 1941, un raid policier investit une première fois le camp d'Howell pour le dévaster complètement treize années plus tard. Le message est clair : la législation anti-cannabique s'attaque, par delà l'usage populaire, en tout premier lieu aux adorateurs de la « plante du salut ». A cette époque toutefois, il semble que la ganja n'occupe pas encore un statut sacramental dans les cérémonies rastafariennes. De même, dans le culte Kumina, l'herbe est utilisée par les disciples pour favoriser la transe et communiquer avec les esprits sans être pour autant sacralisée. Le recours à la plante se justifie ici par la recherche d'un état de conscience modifié permettant l'accession à un autre monde ou bien comme un vecteur facilitant l'interprétation des signes. Les rastas développent une vision du monde pansémiotique où chaque chose est porteuse d'une signification cachée. Dans cette même optique, la Bible et ses allégories fourmillent à leurs yeux d'indices cryptés qui doivent être réinterprétés. A ce titre, les rastas compulsent les Saintes Ecritures, recoupent les versets, lisent entre les lignes pour aboutir à de nouvelles paraboles. Cette lecture sélective et interlinéaire des écrits bibliques serait ainsi à l'origine de la sacralisation de la ganja. Anecdote édifiante : la première bible imprimée en 1455 par Gutenberg était en papier chanvre... Les rastas citent le plus souvent les Psaumes XVIII-XIX : « Une fumée monta de ses narines et de sa bouche un feu dévorait – des braises s'y enflammèrent ». Toujours dans cette perspective citationnelle, on trouve également un passage de la Genèse (I-29) légitimant la consommation de ganja : « Dieu dit : je vous donne toutes les herbes portant semence qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits : ce sera votre nourriture. » Là où n'importe quel exégète hurlerait à la supercherie et à l'extrapolation, l'herméneutique rasta est formelle : Jah dans son infinie bonté nous exhorte à fumer l'herbe sainte, et d'ailleurs comment pourrait-il en être autrement puisque dieu lui-même s'enfume ouvertement dans les Psaumes ? L'explication peut paraître un brin fumeuse mais les rastas sont loin d'être des fumistes : la bible regorge d'allusions directes ou indirectes aux plantes, et aux yeux des ganjafariens, chaque occurrence représente, en filigrane, une preuve de plus (implicite ou explicite) démontrant le caractère divin de cette herbe. C'est en ce sens qu'il faut comprendre le « raisonnement » de Ras Pidow (1931-2001), grand fumeur devant l'éternel, selon lequel : « si l'herbe est un crime alors dieu est un criminel ». La criminalisation croissante du cannabis par les autorités judiciaires de la Jamaïque contraste ainsi fortement avec la glorification progressive qu'en fait le « peuple de Jah ». Une légende rasta raconte que la « Wisdom Weed » poussait librement sur le tombeau du roi Salomon. Herbe de Sagesse pour les uns ou « Dangerous Weed » au regard de la haute société jamaïcaine, le cannabis a connu une bien étrange destinée depuis son arrivée sur l'île au début du 19ème siècle. Les points de vue divergent sur l'apparition du cannabis dans les caraïbes anglophones. Certains spécialistes ont émis l'hypothèse que les africains déportés auraient dissimulé des graines de cannabis sativa lors de la traite transatlantique. L'anthropologue Ken Bilby déclare en effet que des tribus centrafricaines telles que les Batetala, Basakata et les Bakongo recouraient au cannabis pour invoquer les ancêtres ou les forces surnaturelles. Les Kilongo désignaient la plante sous le nom de « Kaya »... S'agit-il là d'une simple coïncidence ? De même, les Bashilengue fumaient le cannabis au cours de leurs rites nocturnes. Mais le récit ethnographique le plus troublant concerne les Balouba du Congo qui ont renoncé à leurs différentes idoles et fétiches en érigeant le cannabis en authentique déité. Les plus zélés des Balouba se définissaient comme les bene-Riamba : « les fils du chanvre »... Ce parallèle avec l'Afrique a de quoi intriguer mais cette version paraît peu probable si l'on considère sa consommation tardive chez les insulaires. D'autres ont supposé que la plante existait à l'état naturel sur l'île. Théorie que récusent les ethnobotanistes, qui n'ont d'ailleurs trouvé aucune trace tangible de son utilisation chez les Arawaks, les premiers habitants de l'île. Un tout autre scénario semble plus plausible : après l'abolition de l'esclavage en 1838, la plantocratie est à la recherche d'une main d'½uvre corvéable à peu de frais. Des travailleurs en provenance d'Inde s'installent au dix-neuvième siècle en Jamaïque. Parmi ces migrants, on trouve des prêtres tantriques et des ascètes Sadhu qui rendent grâce à la divinité Shiva en fumant la « ganja », (terme d'origine indienne). Nourriture divine, la plante contribuerait au détachement ataraxique et permettrait d'atteindre une forme de quiétude contemplative loin des contingences et des vicissitudes terrestres... Dans son étude intitulée « l'utilisation rituelle du cannabis », William A. Emboden rapporte en outre que « suivant un récit traditionnel de l'Inde, la résine de cannabis appelée vijaya, était la boisson favorite du dieu Indra et qu'il en fit présent aux hommes afin qu'ils puissent atteindre des états de conscience élevés (...) ». Cette quête hindouiste d'élévation spirituelle rejoint l'aspiration des rastafariens en bien des points. On retrouve ce processus de divinisation, ou à tout le moins, de sanctification du cannabis depuis les temps immémoriaux. Quelques deux mille ans avant Jésus Christ, la résine de cannabis était employé comme un encens lors des cérémonies funéraires en Egypte. Neuf siècle avant JC, les mésopotamiens lui vouaient également un culte. Certaines pratiques chamaniques restent d'autre part étroitement liées à cette plante. A la fin des années cinquante, la ganja dépasse sa fonction récréative ou festive chez les rastafariens pour accéder au domaine spirituel. Les discours de Bob Marley traduisent bien ce déplacement : « L'herbe est la guérison de la nation. L'alcool tue et l'herbe te construit (...) Dieu a fait en sorte que l'homme soit un univers pour lui-même. Si l'homme ne fume pas, il ne peut pas penser, (...) l'herbe rassemble les frères, ils sont dès lors unis par la pensée, et c'est la raison pour laquelle on t'enferme quand tu fumes. (...) Lorsque tu fumes, tu t'ouvres à toi-même. (...) L'herbe est la clé de compréhension du monde. Avec elle, tu t'expérimentes toi-même comme Dieu. » « Ganja for the healing of the nations », soit le cannabis conçu comme panacée des nations, plante salutaire et salvatrice... La ganja occupe une place primordiale dans la pharmacopée rastafarienne. S'ils ne sont assurément pas les premiers à avoir découvert les propriétés médicinales de cette herbe, les rastas s'en servent pour de multiples médications. Les bienfaits curatifs du cannabis concernent aussi bien les maux de tête, la nausée, le glaucome, les rhumatismes, l'asthme, l'insomnie, la perte d'appétit... Sous forme de tisane, de décoction ou d'onguent antiseptique, la ganja présente de nombreuses vertus thérapeutiques et sédatives. Cette forme de médecine parallèle n'a rien d'une affabulation apologétique. Des équipes de chercheurs indépendantes ont d'ores et déjà confirmé les actions analgésiques, antiémétique, anticonvulsives, antimicrobiennes ... des cannabinoïdes. D'autre part Les rastas voient dans la Ganja un moyen d'échapper au « brainwashing » (lessivage mental) imposé par le système. On ne saurait se rapprocher de Jah sans se déconditionner au préalable. Cependant, si Marley la décrit en tant que « clé de compréhension du monde », les autorités se serviront de cette clé pour enfermer les fils de Jah dans les geôles de Babylone. La réglementation s'annonce de plus en plus répressive et nombreux sont les rastas à être écroués pour quelques bouffées de sensie.
Les lois « herbicides » sont par ailleurs appuyées par la presse jamaïcaine qui joue sur les prétendues relations de cause à effet entre la consommation de ganja et le destin criminel de ceux qui s'y adonnent. Des spécialistes autoproclamés élaborent de savantes théories criminologiques, se résumant pour la plupart au schéma bien connu de l'escalade cumulative : fumer un spliff préfigurerait une déchéance physique et morale inéluctable. Des universitaires participent activement à cette diabolisation médiatique. Le sociologue Ernest Cashmore n'hésite pas à comparer les adeptes de Leonard Howell aux membres (défoncés au LSD) de la secte Manson. Au milieu des années 60, fumer du cannabis est passible de cinq années d'emprisonnement ! Répréhensible ou non, les rastas continuent de célébrer la plante providentielle qu'ils nomment sous divers termes : coolie, Illie, Kali, lamb's bread, holy herb, kaya, wisdom weed, Ischence... Durant les seventies, la Jamaïque est le premier « exportateur » de ganja à destination des USA. Invoquant l'état d'urgence et la sécurité intérieure du pays, la CIA lance l'opération « Buccaneer » : s'ensuivent saisies, perquisitions dans les ghettos, arrestations... Cette radicalisation de la politique anti-ganja masque de nouveaux enjeux économiques. La cocaïne dans un premier temps, puis le crack commencent à inonder les bas quartiers. Etrangement, l'ordre des priorités reste le même pour les gouvernements successifs : le cannabis demeure l'ennemi public numéro un. Certaines personnes soupçonnent le pouvoir Jamaïcain de renflouer les caisses gouvernementales avec les narcodollars... Théorie du complot ou complot d'une théorie ? Depuis plusieurs décennies, les natty dreads sont les victimes d'une politique pénale réactionnaire. Décidés à ne plus subir ce « Tout Répressif », ils se sont organisés et démarchent les instances internationales pour que l'on reconnaisse enfin la Ganja comme étant un élément indispensable au libre exercice de leur spiritualité. Inculpé en 1991 pour détention illégale de cannabis, Benny Toves Guerrero (a.k.a Ras Iyah Ben) a été libéré en septembre dernier des charges qui pesaient sur lui. La Cour Suprême de Guam (île du pacifique – USA) ayant reconnu la ganja comme un élément « consacré », au même titre que le vin et le pain dans le cérémonial eucharistique de la religion catholique. Là où les chrétiens accèdent au spirituel via les spiritueux (petit rappel historique : en 1484 le pape Innocent IV déclarait sacrilège la consommation de cannabis...), les rastas exigent que l'on autorise enfin l'usage ritualisé de la ganja. Cette argumentation se situe aujourd'hui au c½ur d'une vaste controverse juridique et dépasse de beaucoup les limites géographiques de la Jamaïque. (A suivre)